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Entrevue du Prix National des Droits de l’Homme 2012, Alejandro Solalinde

Posté 2013-01-17 dans Culture, Société

Bonjour à tous,

Aujourd’hui, je prends plaisir à reproduire une entrevue, parue dans le Playboy mexicain, avec le père Solalinde, prix national des droits de l’homme 2012, remis par le nouveau président de la république, Enrique Peña Nieto.

Cet échange est très enrichissant pour apprendre à connaître le pays et le point de vue d’un homme qui a dû partir pour rester vivant, avant de pouvoir revenir au Mexique. Un avis acéré sur son pays, son institution et des passages peu conventionnels.

Profitez-en. C’est un article d’Arturo Flores avec les photos de Miguel Angel Manrique.

“Reconnu promoteur des droits des migrants, Alejandro Solalinde reçut ce prix du président Enrique Peña Nieto et du médiateur de la république Raul Plascencia. A la tête du refuge Hermanos del Camino (Frères du Chemin), où il recueille les voyageurs centro-américains qui se trouvent en situation de passage par le Mexique, ce personnage a dû abandonner le pays pour cette œuvre et ses déclarations incendiaires. Au-dessus de sa tête pendent plusieurs menaces de mort de la part du crime organisé.

Mais à l’intérieur du philanthrope existe un homme qui reconnaît sans remord ne pas être célibataire. Qui a été avec une femme, une expérience qu’il qualifie comme un miracle et qui l’a aidé à s’humaniser. Enfin, il n’a pas peur, et alors qu’il est sous protection à vie, il sait que quand ils voudront l’assassiner, ils le feront. Mais même ainsi, il ne cessera d’être un prêtre rebelle.

Père, ou vous avez une vie agitée ou vos collègues se sentent très bien dans leurs paroisses.

A ça ! Au mieux ce sont les deux ! Je ne suis pas le seul mais j’ai une vie très agitée parce que la messe représente beaucoup et les ouvriers peu. J’angoisse de voir tant de nécessité.

D’où vous viens cet engagement pour faire de la foi un travail plus de terrain que de bureau ?

Toute ma vie sacerdotale, j’ai été un rebelle. Jusqu’à aujourd’hui, je ne suis pas le conventionnel. J’ai tracé ma propre route. Je suis passé par le séminaire, ensuite je suis allé chez les Carmélites mais pour être comme j’étais, pour concevoir la liberté comme je la conçois, elles m’ont viré ! Je ne rentrais pas dans le moule. Les Carmélites sont excellentes mais moi, je ne rentrais pas dans un système tout fait. Donc je me suis inscrit à un système plus ouvert, un institut séculier, mais cela ne m’a pas plu non plus. Donc j’ai opté, avec d’autres séminaristes, pour vivre une expérience à part : je suis parti vivre dans un quartier de la colonia Portales (ndlr : un quartier populaire de Mexico city) et j’ai commencé à avoir un rapprochement avec les gens qui travaillaient, des classes moyenne ou basse. Là-bas j’ai appris à être un séminariste différent et après à être un prêtre particulier. Le problème est arrivé quand ils m’ont ordonné. Académiquement, j’assistais aux cours de l’Institut Supérieur d’Etudes Ecclésiastiques du Cardinal Miguel Dario Miranda mais quand les autres élèves partaient dans leurs communautés, vers leur vie sûre, moi je me soumettais au risque de la rue, avec les laïques, les gens normaux (rires). Mais je me suis demandé : « Mais comment vont-ils m’ordonner ? Quel évêque va me recommander ? » Et un miracle est arrivé. Un préposé venu de Rome a promu mon ordonnance. Ce jour-là il y a eu du rock and roll, des mariachis, j’ai dansé jusqu’à m’épuiser et à me faire mal à la mâchoire de tant rire.  Dieu a donné son accord à mon chemin et je ne me propose pas comme paradigme celui que tous doivent suivre, jamais, parce que sinon cela se transforme en dogme et la vie n’est pas un dogme. La vie est fraîche et va en se construisant et il n’y a pas à « s’ajuster aux équerres des autres ». Je me suis rebellé contre ça. Je ne voulais pas d’une vie tranquille parce qu’enfant on a toujours été pauvre dans ma famille. Une fois ordonné, ils m’ont envoyé vivre à La Herradura (ndlr : un quartier riche de l’Etat de Mexico).  Oh putain !, comment j’allais supporter la vie avec que du petit riche.

Et comment l’ont pris les petits riches ?

C’est là qu’ont commencé les problèmes parce que tous les dimanches allait à la messe la Doña Chole Avila Camacho (ndlr : veuve d’un ex-président du Mexique) et comme l’évangile doit être appliqué, je l’ai appliqué à son cas. Il s’agissait de la parabole du riche (ndlr : nommé Epulon dans les pays hispanophones) et de Lazare. J’ai donc dit : « Doña Chole est comme le riche Epulon et le pauvre, c’est Palosolo », un quartier très pauvre voisin de La Herradura. Ils m’ont viré de l’église et m’ont envoyé à San Isidro, une zone très pauvre. Donc Dieu sait exaucer ! Ma majeure rébellion a été de ne pas suivre les rails et de chercher mon propre chemin, être l’église à ma propre manière. Je suis très heureux, j’ai tiré le gros lot avec ces gens-là. Au-delà de ne juger personne, parce que Jésus n’est pas venu pour juger, il s’agit d’accepter les personnes comme elles sont. Ensuite, je me suis retrouvé dans le diocèse  de Toluca, j’ai refusé de vivre dans une église et j’ai pris un petit appartement où je recevais les gens.

Vous êtes un prêtre qui refusait de vivre dans une église ?

Oui, à cause des structures et des stéréotypes. Cela était inutile pour toucher les nouvelles générations.

Père, beaucoup de choses que vous dites me marquent. Un prêtre qui dit que la vie n’est pas un dogme ?

Non, la vie survient. Je vais te raconter quelque chose de merveilleux. Je crois beaucoup en notre condition humaine, j’adore être un humain, faillible, défectueux, j’adore faire des erreurs, être limité, me tromper. Durant ces années, j’ai appris quelque chose. J’avais 32 ans. Donc, je parle avec Dieu comme je parle avec toi. J’aborde tous les sujets, même le sexe. Je ne m’interdis rien. Je lui disais : « j’ai aujourd’hui 4 ans de prêtrise et je n’ai jamais eu de relation avec une femme. Je ne sais pas ce que c’est. Je suis célibataire par obligation parce que si je ne l’avais pas été, je n’aurais pas été ordonné mais… Comment vais-je comprendre un couple ou les femmes si je ne connais rien de tout ça ? » Et le miracle est arrivé sans même le chercher ! Dans les jeunes avec qui je travaillais, cela s’est passé… Je l’ai découvert et ça a été merveilleux, j’ai découvert une dimension incroyable qui m’a fait sentir plus être humain, plus homme. Et j’étais loin de ressentir de la culpabilité ! Je ne me suis même pas confessé ! J’ai remercié Dieu et je me promenais comme un gamin avec son nouveau jouet parce que j’ai découvert la femme telle qu’elle est et elle m’a découvert tel que je suis. J’étais à un croisement, continuer mon chemin ou laisser le sacerdoce et me marier. Elle, elle était très amoureuse mais moi je l’aimais beaucoup,  seulement. Donc ma vocation a été plus forte. J’ai décidé continuer avec les gens, avec les pauvres et d’être prêtre. Aujourd’hui je suis célibataire. Aujourd’hui (rires).

Cela ne vous pose aucun problème de me raconter que vous avez été avec une femme ?

Non parce que quand ils m’ont ordonné j’étais célibataire. J’ai fait tout ce qu’ils m’ont demandé, même si je me retenais. J’ai été fidèle à Dieu mais après, j’ai pu m’humaniser. Ce n’est pas possible qu’en tant que prêtre j’essaie d’orienter des jeunes qui me parlent de sexe tout en étant dans les nuages. Je ne dis pas que tous les séminaristes devraient passer par là comme moi, mais personnellement, ça a porté ses fruits. Je suis enfin une personne normale. Quand je vois une femme qui attire mon regard, je le dis à Dieu et cette expérience m’apprend à valoriser la femme, à ne pas la voir comme un objet sexuel. Je l’admire beaucoup, la femme est la plus belle expression du visage de Dieu.

Vous n’avez pas peur que vos supérieurs apprennent cela ?

Il faut bien comprendre que le célibat n’est pas un dogme de la foi mais une mesure disciplinaire et rien de plus. Le sexe n’est pas mauvais, tout comme ne l’est pas le mariage ou avoir une relation avec une femme. Jésus était célibataire, libre mais était un être sexué. Jamais il n’a refusé une relation avec une femme en tant qu’être humain. Lui voyait tout avec le plus grand naturel. En revanche, en ce qui concerne le sexe, l’église est encore très fermée. Jésus a choisi parmi ses disciples un homme marié et est allé vivre chez lui. Et pour finir de l’enquiquiner, il a choisi comme chef de l’Eglise catholique un homme marié, Pierre et connaissait son épouse. Lui n’a jamais dit  que pour le suivre il fallait être célibataire. Cela a commencé à être imposé par l’église catholique quand les enfants des prêtres, les parents et les évêques ont commencé à exiger des droits de succession. Cela faisait mal à l’administration ! Mais  en dehors de cela, je crois que ne va pas tarder le moment quand l’Eglise verra le célibat comme optionnel.

Il est dit que l’on s’habitue à tout sauf à ne pas manger. Vous habituez-vous aux menaces de mort ?

Oui, je me suis habitué. Elles sont secondaires, je n’ai pas peur parce que j’ai confiance en Jésus. Lui dit, je crois dans le Jean 8 :29 : « Celui qui m’envoya est avec moi ». Je sais bien que je ne suis pas « L’envoyé » mais je suis un envoyé et celui qui m’a envoyé est avec moi. Hier, j’étais à la Secretaria de Gobernacion (ndlr : Ministère de l’Intérieur mexicain) et ils m’ont dit : « Comme vous ne changerez pas ni n’arrêterez pas de faire des déclarations, nous devrons prendre des mesures de sécurité à la hauteur de votre attitude » (rires). C’est comme ça. Je ne changerais pas. Je me sens très heureux de servir la vérité. Le putain d’argent m’importe peu, je ne crois ni dans le pouvoir ni dans la célébrité.

Vous vous habituez aussi à avoir votre escorte comme des anges gardiens ?

C’est comme porter des lunettes. Soyons honnêtes, le jour où les méchants voudront me faire plier, ils le feront sans réticence. Et s’ils ne l’ont pas fait c’est parce qu’ils ne l’ont pas voulu. Je comprends que mes agents de sécurité personnels portent des armes lourdes et ont un entraînement spécial mais le jour où vraiment ils voudront me tuer, même 20 agents ne seront pas utiles. Pour cela, je les prends comme une mesure de respect et d’obédience à la communauté internationale qui me dit : « tu n’es pas le Messie, mais fait attention parce qu’on a besoin de toi ». Mais je n’ai pas peur qu’ils règlent mon cas. Je ne crois pas en la mort, ce n’est que le passage vers une autre dimension. Cette vie est magnifique et j’en profite mais celle qui vient est encore meilleure. Même si je ne veux pas être un martyre, elle est super bonne cette danse !

Quel est votre premier souvenir associé à un migrant ?

Lorsque j’étais dans la Paroisse de la Sainte Trinité à Juchitan (ndlr : dans l’état de Guerrero, centre-sud du Mexique). Quatre migrants très jeunes sont arrivés et ils m’ont dit : « Figurez-vous mon père, ils viennent de nous attaquer ». Je les ai emmené à l’endroit où ils avaient été attaqué avec ma voiture. J’ai découvert que ç’avait été des policiers et je les ai affronté. Cette vie a commencé comme ça. Je leur ai dit : « Ce que vous leur avez volé, vous devez le leur rendre ». Bien sûr ils ne l’ont pas fait, mais je les ai dénoncés à leurs supérieurs.

Et le refuge, comment est-il né ?

Il est né le 26 février 2007, alors que cela faisait un an que je donnais à manger sur les voies ferrées. Cela n’était pas suffisant parce que les migrants nécessitaient surtout de la sécurité. Un jour je donnais à manger d’un côté du train et de l’autre, ils étaient attaqués. Je change de côté et de celui où j’étais avant idem : attaques. C’était une farce. C’est pour cela que j’avais besoin d’un endroit où ils puissent rester, pour qu’ils ne restent pas comme des brebis sans berger.  Je suis honoré de les servir mais la cécité humaine m’indigne. Personnellement je ne sépare pas le monde entre les bons et les mauvais parce que nous sommes comme ils disent dans l’état d’Oaxaca, entremêlés. Je suis triste que les institutions n’aient rien fait pour former des êtres humains : j’en veux au PRI (ndlr : Partido Revolucionario Institucional, au pouvoir de 1929 à 2000 et de nouveau à partir de 2012, avec Enrique Peña Nieto), qui a été tant d’années au pouvoir sans rien faire pour former des personnes ; j’en veux au PAN (ndlr : Partido Accion Nacional, au pouvoir entre 2000 et 2012) parce qu’alors qu’ils se disent tant catholiques, ils n’ont pas fait un Mexique plus humain ; j’en veux à tous les partis qui sont corrompus, mais j’en veux aussi à l’Eglise catholique qui, malgré la force de son institution et son autorité morale, n’a pas su former des personnes. Parce que ne me dites pas que les policiers et les militaires qui ont déserté l’armée pour entrer dans le crime organisé (ndlr : ici, il s’agit du groupe armé Los Zetas, créé vers 2001 par des déserteurs de l’armée et de la police et qui recrute exclusivement dans ces cercles) ne sont pas catholiques ! Qu’ils ne me disent pas que les acteurs du capital financier, en commençant par Carlos Slim (ndlr : homme d’affaire mexicain dans les télécommunications, homme le plus riche du monde depuis plusieurs années), ne sont pas catholiques ! Comment peuvent-ils faire ce qu’ils font en étant catholiques ? Parce qu’ils ont été trompés, ils leur ont dit que la foi c’est la religion. Ça n’est pas vrai, la foi, c’est suivre Jésus. Mais eux font ce qu’ils font, vont à la messe et reçoivent peinards la bénédiction d’un évêque et lui filent même sa limousine.

C’est pour des déclarations de ce genre qu’ils ont dû vous faire sortir du Mexique. Comment ce sont passés ces jours hors du pays ?

Difficiles parce que le refuge me manquait mais je n’ai pas perdu mon temps. Je suis un missionnaire les 24 heures du jour et les 365 jours de l’année. J’ai refusé d’aller en Europe en tant que touriste. J’ai risqué ma vie et pour ça j’aurais droit à des vacances ? Non ! J’ai profité de l’espace que les associations internationales de la paix m’ont donné et je suis allé dans les parlements, les chambres de députés et de sénateurs qui m’ont écouté avec des taux d’assistance de 90%. J’ai demandé ce qu’ils font avec les migrants là-bas. Comme je l’ai dit hier à deux diplomates européens avec qui j’ai mangé : « Vous êtes des exemples en ce qui concerne les droits de l’homme des personnes tout court, mais je ne vous accepte pas pour les droits de l’homme en ce qui concerne les migrants ». Le Mexique est un pays qui fait semblant : il signe des traités internationaux et dit qu’il respecte les droits de l’homme, mais la vérité est qu’il les piétine.

En tant que critique de l’Eglise, que pensez-vous du cas de Marcial Maciel ? (ndlr : Prêtre mexicain très connu, fondateur d’associations, ayant tenu un rôle important dans l’Eglise catholique qui a été dénoncé et reconnu d’actes de pédophilie. Il a également eu une fille d’une relation. Il est mort en 2008)

C’était un pauvre homme dépendant, malade, un criminel mais également la victime d’un système qui ne s’est pas préoccupé de former des personnes, encore une fois. Il a été victime d’un système pourri par l’argent. Comment est-ce possible qu’ils n’aient pas vu la vie occulte de Maciel ? C’est clair qu’ils le savaient mais ils ne le disaient pas parce qu’il apportait beaucoup d’argent (ndlr : par le biais de ses associations). Il fallait sauver le putain de capital plutôt que de sauver des personnes. C’est terrible. Si j’étais un hiérarque de l’Eglise, je n’aurais pas l’âme administrative et donc je sauverais les personnes. Des fois, Dieu écrit droit sur des lignes tordues. Il dirait à ceux qui sont restés charge de son institut : « Comment vous sentez-vous ? » Ils répondraient : « Comme des cons ! Notre fondateur n’était pas un saint. Et maintenant, comment nous nous sauvons de ce stigmate ? » Il leur répondrait de fonder un nouvel institut, duquel eux-mêmes auraient été les fondateurs. Mais non ! Qu’on-t-ils fait ? Ils ont envoyé deux cardinaux de Rome pour cacher le soleil avec un doigt et sauver la raison sociale pour garder le pognon. Au Mexique, ça se passe comme ça, l’être humain n’occupe pas le premier niveau de l’investissement. Là-bas se trouvent la campagne mourante, les indigènes relégués, les refusés des universités, les ninis (ndlr : du phénomène apparu en Espagne : ni étudiant, ni travailleur).

Mais on va avoir un nouvel avion présidentiel ! (ndlr : La première action d’Enrique Peña Nieto lors de sa prise de fonction  a été d’acheter un nouvel avion pour plusieurs milliards de peso, plusieurs millions d’euros)

Oui, voilà les grandes contradictions. Nous ne comprenons pas notre propre drame. Nous nous offrons du luxe, comme si l’on faisait partie du premier monde (ndlr : nom donné aux pays riches, en opposition au tiers-monde).

Vous êtes d’accord avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat ?

J’adore ! Ça doit être ainsi. Au Moyen-Age, l’église a volé de l’argent pour se transformer en un pouvoir. Mais grâce à Dieu, à la Révolution Française, à la Renaissance et à Benito Juarez (ndlr : président du Mexique lors de l’indépendance en 1810, responsable de la séparation de l’Eglise et de l’Etat) aujourd’hui l’Eglise est à sa place. L’Eglise n’a pas vocation à être une instance de pouvoir. Si seulement le Vatican pouvait cesser d’être un état pour se convertir uniquement en Saint-Siège.”

Le lien original de l’article: ici

Également sur Twitter: RomTlax.

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